Le Kenya fait face à une mutation inquiétante du trafic d’espèces protégées. Désormais, les réseaux clandestins ne ciblent plus uniquement l’ivoire ou les peaux d’animaux sauvages, mais aussi des insectes rares comme les fourmis moissonneuses géantes, revendues à prix élevé sur le marché international.
Au Kenya, le braconnage prend une nouvelle dimension. Après les éléphants, les rhinocéros ou encore les reptiles exotiques, ce sont désormais les insectes rares qui alimentent un trafic international en pleine expansion. Les autorités kényanes alertent notamment sur la contrebande des fourmis moissonneuses géantes africaines, très recherchées par des collectionneurs et amateurs d’élevage à[h1] [h2] travers le monde.
Autour de Nairobi, l’expert kényan en myrmécologie Dino Martins observe depuis plus de quarante ans les colonies de Messor cephalotes, une espèce de fourmis géantes rouges et noires réputées pour leur organisation impressionnante. Le scientifique affirme avoir été choqué en découvrant que des milliers de reines étaient capturées dans la nature avant d’être expédiées clandestinement à l’étranger dans des seringues et des tubes à essai.
L’affaire a éclaté l’année dernière après l’arrestation de deux adolescents belges trouvés en possession de près de 5 000 reines de fourmis. Poursuivis pour biopiraterie, ils ont été condamnés à une amende d’environ 8 000 dollars. Depuis, plusieurs autres cas ont été recensés. Le mois dernier, un ressortissant chinois a écopé d’une peine d’un an de prison pour avoir tenté de faire sortir illégalement près de 2 000 fourmis du pays.
Ce trafic discret mais très lucratif inquiète de plus en plus les autorités. Sur certaines plateformes spécialisées européennes, une seule reine peut être vendue jusqu’à 200 euros, soit environ 230 dollars.
Les scientifiques rappellent pourtant que ces insectes jouent un rôle essentiel dans l’équilibre écologique. Les fourmis moissonneuses participent à l’aération des sols, à la dispersion des graines et constituent une source de nourriture pour plusieurs espèces animales, notamment les pangolins. Les colonies peuvent également mettre jusqu’à trente ans avant de produire de nouvelles reines, ce qui fragilise leur renouvellement naturel.
Pour Dino Martins, cette exploitation illégale soulève aussi un problème éthique et environnemental majeur. Il estime que la disparition progressive de certaines espèces pourrait déséquilibrer durablement les écosystèmes locaux.
Le chercheur suisse Jérôme Gippet explique que le développement d’Internet a largement favorisé l’expansion de ce commerce mondial. Une étude publiée en 2017 révélait déjà que plus de 500 espèces de fourmis étaient commercialisées en ligne, dont certaines potentiellement envahissantes pour d’autres écosystèmes.
Face à cette nouvelle forme de trafic, les autorités kényanes veulent désormais renforcer les contrôles et adapter leur arsenal judiciaire afin de mieux protéger une biodiversité de plus en plus ciblée par les réseaux clandestins internationaux.
Yasmine Alemwa Ibango


