Depuis plusieurs semaines, un orage s’acharne sur un seul homme. Le Directeur Général de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale, Charles Mudiay Kazadi, se retrouve au centre d’une double accusation aux mots lourds comme des pierres : détournement massif de fonds publics et financement de l’AFC/M23 à Goma.
Le vacarme est assourdissant. Les faits, eux, sont têtus et silencieux. Et lorsqu’on les interroge avec rigueur, lorsqu’on ouvre les documents officiels et les procédures en cours, ils racontent une tout autre histoire : celle du vide.

I. Le prétendu détournement : chronique d’une rumeur qui mute
Tout part d’un chiffre, jeté à la foule comme une évidence : 6 millions de dollars. Le magot. Le cœur du récit. Le DG l’aurait détourné.
Pourtant, cherchez. Fouillez les comptes-rendus du Conseil des Ministres, feuilletez les rapports publics de l’Inspection Générale des Finances, interrogez les communiqués de la DGM, scrutez les greffes des tribunaux. Vous ne trouverez rien. Nulle part ce chiffre n’est imputé à Charles Mudiay Kazadi. C’est une accusation sans acte de naissance.
La Maison elle-même a dû hausser la voix. Dans son communiqué officiel du 14 mars 2026, le Service communication et médias de la CNSS tranche, d’une phrase sèche comme un coup de tampon : ces rumeurs de « prétendu détournement » sont « infondées et relèvent de la désinformation et de la manipulation de l’opinion ». La Direction générale, rappelle-t-il, administre ses ressources « avec rigueur ».
Alors d’où vient ce chiffre qui tourne en boucle ? Il vient d’hier. Il est la mue d’une ancienne chimère.
Souvenez-vous : en mars 2026, une image virale affirmait déjà que le DG avait été bloqué à N’djili, qu’il avait détourné 45 millions pour les retraités de la MIBA, 5 millions pour des avions, 150 millions via des comptes parallèles. La vérification avait été implacable : aucune autorité migratoire ou judiciaire n’avait confirmé une quelconque interdiction de voyager, aucun audit de l’IGF n’avait soutenu ces montants. La rumeur s’est simplement déshabillée pour se rhabiller autrement. Les 5 millions « avions » d’hier sont devenus les 6 millions d’aujourd’hui.
Car ces 6 millions, ils existent. Mais ailleurs. Dans une autre histoire. Parfaitement tracée, parfaitement publique. Ce sont les 6 millions, puis 4 millions, décaissés par le Gouvernement à partir d’un compte SCTP « Redevance logistique terrestre » logé à la Rawbank, pour constituer le capital social de Congo Airways à sa création. C’est une mise de fonds d’actionnaires de l’Etat, documentée dès 2020. Vouloir en faire le butin personnel du DG actuel de la CNSS, c’est confondre volontairement le registre du commerce et le coffre-fort d’un homme. C’est une imposture.
Le seul montant officiel, récent, murmuré par une commission d’enquête n’a rien à voir. La commission mixte Portefeuille – IGF – CSP – AAC, déployée du 29 décembre 2025 au 9 janvier 2026, a recensé 2 052 838,58 dollars immobilisés dans des opérations jugées irrégulières liées à Congo Airways : des assurances payées sans avion, un leasing d’A320 sud-africain jamais livré, une avance américaine. Le rapport parle de « fautes graves de gestion ». Il ne parle jamais de détournement par le DG de la CNSS.
Et que dire de cette réquisition de l’ANR du 18 février 2026 sur un compte à la Bank of Africa ? Brandie comme une preuve, elle n’est qu’une procédure. Une procédure banale de collecte d’informations financières sur un compte à solde minimum de 12 millions de dollars. Demander l’historique d’un compte, ce n’est pas condamner son titulaire. C’est le temps du contrôle, pas celui de la culpabilité.
Pendant que les rumeurs crient, la gestion, elle, travaille en silence. Sous Charles Mudiay Kazadi, la CNSS a tourné la page d’une gestion « récréative » bâtie sur les affinités pour instaurer la rigueur pour tous. Deux chantiers parlent pour lui : la récupération méthodique du patrimoine immobilier de la Caisse et la sanctuarisation de ses ressources. Un travail qui a franchi les frontières, avec la nomination de son DG au Comité d’examen des candidatures de l’AISS lors de la 133e réunion de son Bureau les 22 et 23 juin 2026 à Genève.
II. La prétendue collaboration avec le M23 : quand le devoir devient trahison
La seconde accusation change de registre. On ne parle plus d’argent, on parle de sang. De haute trahison.
Dans une lettre du 22 août au gouverneur de Kinshasa, la Dynamique de l’UDPS/Tshisekedi pour la 4e République accuse la CNSS de continuer à payer des prestations sociales via FINCA à Goma, ville sous contrôle de l’AFC/M23. Elle y ajoute un chiffre qui claque : plus de 50 brevets détiendraient des membres présumés du mouvement rebelle, pour plus de 283 millions de francs congolais.
Ce sont des mots qui brûlent. Mais à ce stade, ils restent ce qu’ils sont : des allégations portées par un collectif politique, non des faits judiciairement établis.
Et trois évidences viennent briser le miroir déformant de la « collaboration ».
1. L’évidence du devoir. La CNSS n’est pas une ligne de front qu’on déplace au gré des combats. C’est une promesse de la République qui ne s’interrompt pas. Sa mission est de payer la rente, la pension, là où bat le cœur de l’assuré, même sous l’occupation. Suspendre les retraités de Goma parce que Goma est occupée, ce serait les punir deux fois : une fois par la guerre, une fois par l’abandon. Payer via FINCA, institution agréée par la Banque Centrale du Congo, ce n’est pas financer la rébellion. C’est garantir la traçabilité.
2. L’évidence de l’amalgame. Un brevet de pension n’est pas un brassard. Il est la cicatrice noble d’une vie de travail, accordé à vie sur la base d’une carrière. Qu’un vieil ouvrier, une veuve, un ancien enseignant touchent leur pension à Goma ne fait pas d’eux des combattants. L’accusation confond le domicile et l’allégeance.
3. L’évidence du vide. Une accusation grave sans preuve sérieuse, sans source recoupée, sans respect du contradictoire, n’est plus du journalisme. C’est une tentative de manipulation.
Au fond, l’histoire est ancienne comme le pouvoir. Plus on touche aux rentes, plus on dérange les rentiers. Plus on redresse la Maison, plus on s’expose à ceux qui voulaient qu’elle reste penchée.
En l’absence de tout rapport de l’IGF, de tout réquisitoire du Parquet et de toute décision de justice, que reste-t-il de ces deux accusations ? Rien d’autre que ce qu’elles ont toujours été : des rumeurs virales, recyclées, maquillées en indignation, à la veille d’une marche annoncée ce 31 août 2026 au siège de la CNSS, 95 Boulevard du 30 Juin.
Richardo Ngoyi